Sur la même rue, autant de couleurs singulières, contradictoires, une telle quantité de figures selon les lunettes portées par l’observateur. Voici le jour, voilà la nuit. Elle se métamorphose dès qu’on s’y déchausse, la rue, dès qu’on y marche en bottes de sept lieues, en sandales ou en godasses, en sifflant la Marseillaise ou à la hâte à l’heure du lunch. À la fleur de l’âge où à l’orée de l’existence. Sous un quartier de lune où à l’ombre bleue d’un lampadaire. La même rue ? Mille panoramas, dix mille coups d’oeil, cent mille exils. À qui la rue ? Aujourd’hui, à nous, la rue !

Lieu de rêverie pour le promeneur solitaire, la rue ? Espace de liberté ? Plutôt toile de fond d’un théâtre où la rupture sociale jouait le premier rôle. Poqués de lendemain de brosse éternelle, apothicaires du dimanche, vagabonds de tout acabit, repris de justice, autant de personnages extraordinaires que j’ai aimés, profondément, tour à tour lorsqu’ils occupaient l’avant-scène.

La rue pour exposer la beauté et le désir. Les fleurs de bitume pullulent si on s’y attarde. Au détour d’un coin de trottoir, un graffiti illumine le goudron, une herbe émerge d’une fissure dans le béton, un objet perdu nous ramène au hasard de l’enfance, le baiser de deux étrangers nous plonge dans une persistante nostalgie. Autant de splendeurs que seul le flâneur remarque. L’automobiliste, en maître incontesté, n’y voit que du feu rouge.

À qui la rue, donc ? À moi, la rue. À nous. À ceux qui se l’approprient, aux petits princes qui l’apprivoisent, aux rebelles qui ne suivent pas le courant et les vagues semées derrière les pas pressés des chalands.

Olivier Gamelin

Avec des textes de :

Guillaume Baril, Bertrand Bergeron, Julie Bosman, Raymond Caron, Henri Clerc, Martine Delvaux, Marjolaine Deschênes, Julie Dugal, Frédérick Durand, Ariane Gélinas, Catherine Girouard, David Goudreault, Cécile-Marie Hadrien, Monique Le Maner, Geneviève Marleau, François Martin, Kiev Renaud, Hector Ruiz.

Lettre à un écrivain vivant

Diane Vincent écrit à Murakami Haruki.

Les yeux fertiles

Lucia Peixoto Cherem lit Clarice Lispector.
Daniel Guénette lit Pour une poésie impure de Robert Melançon.
Jean-Marc Beausoleil lit 666 Friedrich Nietzsche de Victor-Lévy Beaulieu.

numéro 148

La rue

Un numéro piloté par Olivier Gamelin
ISBN: 978-2-89741-078-0, 12 $